La lumière comme seconde peau
L’errance post-anthropocentrique de Damien Jalet : le mouvement comme alchimie plastique entre le corps et la matière scénique, la lumière comme seconde peau.
Traduzione in italiano
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Mirage est une création du chorégraphe belge Damien Jalet, née d’une recherche technique et d’une expérimentation scénographique menées au Japon, en collaboration avec le scénographe Kohei Nawa. La pièce constitue le quatrième chapitre d’une synergie artistique majeure, faisant suite aux œuvres Vessel, Mist et Planet. Elle se déploie comme un dispositif d’une puissance plastique quasi sculpturale, incarné par le Ballet du Grand Théâtre de Genève, à la croisée de la danse contemporaine, de l’art visuel et de la performance rituelle.
La pièce s’ouvre dans une obscurité totale. La scène, d’un impact visuel et perceptif saisissant, agit comme une véritable porte d’entrée dans l’univers de l’œuvre. Une figure isolée émerge dans la partie la plus élevée du plateau et avance au ralenti le long d’un plan incliné, baignée d’une lumière douce et chaude évoquant les teintes d’une aube désertique ou le miroitement lointain des lumières d’une ville à l’horizon : des tons ambrés, rosés et dorés qui surgissent progressivement de l’ombre. Aucune frontière nette ne sépare la lumière de l’obscurité : tout semble suspendu, comme si le temps lui-même se dilatait et s’écoulait avec une extrême lenteur. Sur ce fond, les dix-huit interprètes apparaissent un à un, tels des mirages, semblant émerger du sol ou du sable, suivant des diagonales rythmiques qui montent et descendent le plan incliné.
Le paysage sonore minimaliste de Thomas Bangalter s’installe progressivement, déployant des accords profonds et étirés qui accompagnent une gestuelle à la fois maîtrisée et intense. Chaque mouvement semble naître d’une force interne, et les corps paraissent soumis à une gravité inhabituelle, plus dense, propre à un paysage infini ou alien. Les danseurs portent des boots et des costumes aux lignes épurées (Kunihiko Morinaga, Anrealage), qui épousent l’anatomie et contribuent à estomper les frontières entre peau, textile et lumière. L’esthétique, androgyne et impersonnelle, dissout l’individualité des corps et renforce l’idée d’une présence plurielle et collective. Lorsque le groupe se recompose en une forme circulaire – sorte de couronne de profils regroupés près du sol – bras, épaules et coudes s’étendent dans des mouvements ondulatoires évoquant un sentiment intense de contact et de chaleur vitale. L’ensemble dégage une atmosphère solennelle et contemplative, comme si le public assistait à la naissance d’un organisme vivant ou à l’émergence d’un monde primordial.
Dans Mirage, la lumière ne remplit pas une fonction purement technique : elle devient un véritable dispositif perceptif et conceptuel. Diffuse, rasante et progressive, elle ne frappe jamais frontalement les corps mais en effleure les surfaces, faisant émerger volumes et reliefs. En dialogue avec la surface scénique réfléchissante, les faisceaux lumineux génèrent des images instables et démultipliées, où les corps paraissent fragmentés ou suspendus, rendant incertaine la distinction entre présence réelle et illusion optique. Les variations lumineuses, lentes et presque imperceptibles, épousent la temporalité dilatée de la chorégraphie : elles ne signalent pas des transitions narratives, mais accompagnent des changements d’état, accentuant la sensation d’ambiguïté visuelle qui traverse la pièce.
Si la première partie de l’œuvre introduit les thèmes fondamentaux du travail de Damien Jalet – illusion perceptive, fusion du corps et du paysage, errance et suspension du temps, préparant le spectateur à une expérience sensorielle et immersive – la seconde partie s’ouvre sur l’alternance de fumées chaudes et froides glissant sur l’onde du plan incliné, qu’elles transforment en dune liquide. À la décrue de cette marée vaporeuse, les corps des danseurs apparaissent répartis en six points distincts de l’espace scénique et sont aspergés d’une poussière brillante tombant des cintres, recouvrant progressivement les surfaces corporelles jusqu’à les envelopper d’une pellicule irisée. Bien que traversés par un mouvement continu – torsions, vibrations, fusions progressives – ils demeurent essentiellement ancrés à leurs positions, tandis qu’une lumière douce et scintillante métamorphose chaque figure, ou chaque duo, en noyau étincelant. L’effet global est celui de présences plastiques, à la fois fluides et cristallisées dans l’espace, semblant émerger et se dissoudre simultanément, ce qui renforce la dimension illusoire de la pièce.
L’intensité expressive, la rigueur technique et la qualité esthétique du Ballet du Grand Théâtre de Genève accompagnent ces corps dans leurs métamorphoses successives, donnant naissance à des figures d’insectes aux irisations métalliques, à des sculptures mutantes ou à des divinités aux multiples bras. Mirage s’affirme ainsi comme un spectacle résolument post-anthropocentrique, explorant des formes d’existence plurielles à travers l’étude des fréquences, des phénomènes optiques et des inclinaisons de l’espace scénique, tout en mobilisant des dispositifs techniques et scénographiques complexes – cycles d’eau, moteurs vibrants, variations lumineuses stroboscopiques, jusqu’à l’introduction d’un facteur aléatoire lié à la température de la salle. Dans ce paysage sensible et instable, le corps humain n’est plus le centre ni la mesure du monde, mais une matière parmi d’autres, traversée par des forces physiques, lumineuses et environnementales qui en redessinent sans cesse les contours.
Par Francesca Oddone, spectacle vu le 15 janvier 2026
Article paru sur Persinsala
Le spectacle a eu lieu
Maison de la Danse
8 Avenue Jean Mermoz, 69008 Lyon (FR)
14-17 janvier 2026
Mirage
Damien Jalet & Kohei Nawa | Ballet du Grand Théâtre de Genève
création 2025
conception et chorégraphie Damien Jalet
conception et scénographie Kohei Nawa
musique Thomas Bangalter
création lumières Yukiko Yoshimoto
création costumes Kunihiko Morinaga Anrealage
crédit photographique Gregory Batardon
Mirage est une création basée sur le projet Mirage [transitory], produit et organisé par Sandwich Inc, Zero-Ten Inc, Super Massive Global Co. Ltd, sponsorisé par Yoshimura Holdings et présenté à Fukuoka (Japon) en septembre 2024.
production Ballet du Grand Théâtre de Genève
coproduction Kampnagel-Hamburg ; Festspielhaus St. Pölten (AT) ; Charleroi danse ; Centro de Danza Matadero-Madrid ; Maison de la danse, Lyon — Pôle européen de création. Accueil studio à Lyon Studio CHATHA/ Compagnie CHATHA.
Ballet du Grand Théâtre de Genève — Directeur général : Aviel Cahn ; Directeur du Ballet : Sidi Larbi Cherkaoui ; Partenaire du Ballet du Grand Théâtre : INDOSUEZ WEALTH MANAGEMENT



