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Ph. Tony Noël

PAR LA VOIX DE MONCEF ZEBIRI

  • Auteur/autrice de la publication :
  • Post category:Voix
LYON.

La faille entre deux appartenances

Une histoire de défis relevés : du quartier au Centre chorégraphique national, le parcours de Moncef Zebiri est celui d’une danse nourrie par l’expérience du terrain, la transmission et l’engagement collectif.

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« Vous faites la serpillière ! » C’est ainsi que le jeune Moncef s’amusait à interpeller les danseurs qui pratiquaient le breaking dans son quartier. Une moquerie inspirée par leurs mouvements au sol dans l’allée entre les immeubles, lancée par celui qui observe sans encore oser participer. Quelques années plus tard, il deviendra pourtant l’un d’eux.

À l’époque, la danse ne le concerne pas. Comme beaucoup de jeunes de son quartier, il joue au football et regarde de loin les breakers qui s’entraînent dans l’espace public. Face à un défi, la curiosité l’emporte. Il commence à reproduire certains mouvements, puis à fréquenter les lieux où la culture hip-hop s’invente et se transmet : de Bron au sous-sol de la gare Perrache, jusqu’au parvis de l’Opéra de Lyon. À chaque étape, il franchit une frontière, géographique autant que symbolique.

L’action culturelle joue alors un rôle décisif. Les ateliers menés dans les centres sociaux, les projets développés à Pôle en Scènes ou encore les initiatives portées par Mourad Merzouki ouvrent de nouveaux horizons. Moncef découvre que la danse peut déverrouiller un langage, offrir un moyen d’expression et une manière d’habiter l’espace public.

Avec les Pokémon Crew, les battles, les jams et les entraînements quotidiens deviennent un véritable mode de vie. Les victoires s’enchaînent, la reconnaissance médiatique arrive, les danseurs sont même reçus à l’Hôtel de Ville de Lyon lorsqu’ils sont proclamés champions du monde. Pourtant, derrière cette ascension se joue un autre équilibre. Dans une famille de six enfants, les études restent une priorité. « Je jonglais entre la danse et les études. C’était important pour mes parents. Je ne voulais pas entrer en conflit avec eux. » La passion doit trouver sa place sans rompre le dialogue familial.

Installés à la terrasse du NoZe Café par un matin d’été, Moncef me raconte le passage du battle à la création chorégraphique. Autodidacte, il apprend à penser le mouvement autrement : non plus comme une confrontation, mais comme une écriture collective. Très vite, il choisit de puiser dans ce qu’il connaît le mieux : sa propre histoire.

Sa première pièce, Là-bas chez vous (2010), explore de manière intime le sentiment d’être partagé entre plusieurs mondes. Le parcours familial, les regards portés sur les enfants issus de l’immigration deviennent matière chorégraphique. « J’étais balloté entre deux cultures », résume-t-il. Aux côtés de Brahim Zaibat, il interroge également la manière dont les autres les perçoivent, entre assignations identitaires et projections extérieures.

Si les festivals, les rencontres et la fréquentation des scènes contemporaines nourrissent progressivement son regard, Moncef refuse de se laisser enfermer dans des modèles préétablis. « Ma meilleure formation, ça a été le terrain. » Son approche reste profondément ancrée dans l’expérience. Peu à peu, son esthétique s’éloigne d’une logique exclusivement performative de battle pour accorder davantage de place à l’interprétation, à la profondeur du geste et aux récits qu’il porte.

Cette réflexion irrigue notamment son nouveau projet The Get Down, pièce réunissant dix danseurs et quatre musiciens, attendu sur scène en mai 2027. À travers cette création, il cherche à retrouver l’essence de la culture hip-hop : un langage forgé par des communautés souvent confrontées à différentes formes de domination sociale, culturelle ou économique. Car les enjeux esthétiques résonnent bien au-delà de la scène : comment reconnaître pleinement la richesse de pratiques longtemps reléguées à une position subalterne ? Comment défendre la valeur artistique des danses issues des marges ?

Pour lui, la danse urbaine porte précisément cette force : celle d’un regard construit entre plusieurs réalités, qui résiste aux hiérarchies culturelles structurant le monde de l’art et s’étend naturellement aux enjeux de territoire. « Je n’ai pas envie de choisir entre la France et l’Algérie. C’est ce qui enrichit ma perception. Cette frontière, la Méditerranée, je suis bien dans cette mer-là. »

Aujourd’hui, la scène lyonnaise apparaît à ses yeux comme un territoire dynamique, riche de structures de formation, de création et de diffusion, où les liens entre pratiques amateurs et professionnelles restent toutefois à renforcer. Le Défilé de la Biennale de la danse demeure, selon lui, l’un des rares espaces capables de faire coexister ces différents mondes dans un même élan collectif. Cet attachement profond au travail de médiation, aux projets menés avec les habitants et la conviction qu’il est nécessaire d’associer des publics d’autant plus variés aux dynamiques culturelles ne pouvaient que le conduire à franchir une nouvelle étape.

À 37 ans, alors qu’il se définit encore avant tout comme danseur et chorégraphe, une candidature au programme La Relève – porté par le Ministère de la Culture, Sciences Po Executive Education et l’association Les Déterminés – le place face à un univers institutionnel, entre études, réseaux et responsabilités. « J’étais largué », confie-t-il dans un sourire. Quelques mois plus tard pourtant, il intègre le Centre chorégraphique national de Rillieux-la-Pape. Au contact de nombreux partenaires institutionnels et artistiques, Moncef découvre les réalités de la direction d’une structure culturelle : relations, administration, gestion. Un défi de taille dans un parcours qui ne l’éloigne pas du milieu dont il est issu. Une manière de rappeler que l’engagement artistique, social et culturel se construit avant tout dans la relation aux autres, au cœur de cette faille féconde entre plusieurs appartenances.

Par Francesca Oddone

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